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Décider: une aventure socratique

Alexander_cuts_the_gordian_knot[Extrait d'un éditorial à paraître dans un prochain magazine]


Le magazine américain Fortune vient de consacrer une longue enquête au thème de la prise de décision.
Comme c’est un média influent, qui donne le la sur les pratiques de management outre-Atlantique, j’ai voulu décortiqué cette enquête pour vous.
Premier enseignement : un appel à l’Histoire est toujours le bienvenu. Le journal va donc citer Hérodote (430 av J.C.) qui explique comment les Perses validaient une décision : ils se mettaient d’accord en buvant beaucoup ; si, le lendemain, sobres, dégrisés, ils maintenaient le point de vue de la veille, alors c’est que la décision était bonne et elle était adoptée. Vous pouvez raconter cette histoire à votre conseil d’administration, on ne sait jamais, peut-être gagnerez-vous un bon repas…
Ensuite, c’est moins drôle, Fortune vous assène les lieux communs : un vrai patron est celui qui prend les décisions qu’on ne peut déléguer ; la qualité d’une décision est ce qui vous donne de la valeur, etc.
Alors, vite, on revient au latin : decidere veut dire « trancher ». Évidemment, cela plaira aux « cost-killers » qui sévissent un peu partout en ce moment. Mais tout le monde n’est pas Alexandre qui ose trancher le nœud gordien : un violent coup d’épée sur un paquet de nœuds inextricable fait par Gordias, que personne n’avait réussi à démêler à la main jusqu’alors. Ça ne marche pas toujours aussi vite ni aussi facilement !
Alors, que faire ? ...




...S’inspirer des autres, telle est la méthode Fortune. « Décider,
dit le magazine, c’est recevoir l’incertain chez vous, lui offrir un
verre et l’inviter à rester dîner. » On lit avec plaisir toutes ces
belles histoires : comment Edwin Land eut l’idée du polaroïd quand sa
fille exigea de voir tout de suite la photo qu’il venait de prendre
d’elle ; comment en 1929, une femme nommée Lila Luce choisit dans une
liste de noms présenté par son mari Henry, le mot Fortune, alors que
Henry préférait Power ou Tycoon. Elle a bien fait:  c’est toujours le
nom du magazine, 1000 numéros plus tard !
Bref, il n’y a pas de règles pour prendre une bonne ou une mauvaise
décision, il n’y a que des aventures. Et Fortune sait raconter. Exemple
: vos ingénieurs ont un super nouveau produit encore dans les cartons,
très cher à fabriquer et vous avez déjà hypothéqué tous vos biens ; en
face votre concurrent est une grosse entreprise dont le produit est fin
prêt. Vous avez rendez-vous avec votre plus gros prospect. Que faire ?
Si votre instinct vous pousse à laisser tomber, vous venez de tuer le
707, l’avion qui permettra en 1955 à Bill Allen, patron de Boeing de
doubler Douglas Aircraft…
Et pour finir, les inévitables conseils gracieusement dispensés par le
gourou Jim Collins. Florilège : décider, ce n’est pas répondre à la
question « quoi ? » mais à la question « qui ? » ; votre pire ennemi,
c’est vous, car vous êtes capable de rallier n’importe qui à votre
point de vue, au lieu d’écouter ; la décision n’est pas un consensus,
c’est un conflit, un débat ; c’est admettre de dire au départ : « je ne
sais pas » ; …
Et c’est ainsi que l’on revient avec bonheur aux Anciens : soyez
Socratique, posez les bonnes questions, et vous prendrez alors la bonne
décision !


Source image : Alexandre tranchant le nœud gordien par Jean-Simon Berthélémy, Paris, École des Beaux-Arts.

Commentaires

  1. Bonjour Luc, votre papier est très intéressant, et la conclusion va droit au coeur du coach que je suis !
    Quelqu'un disait, je crois, "décrire un problème, c'est déjà commencer à le résoudre". L'analyse est déjà un processus de décision - qui change celui qui la conduit. Il s'aperçoit en général qu'il n'y a pas de "problème", et pas non plus de décision à prendre, simplement parce qu'elle s'impose d'elle-même...
    Une dernière chose, mais cela mériterait de longs développements, je crois que nous ne prenons pas les décisions, mais que ce sont les décisions qui nous prennent, et c'est très bien :)

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